Repères, orientation et bien-être : quels apports des environnements extérieurs pour les personnes atteintes d’Alzheimer ?

16 décembre 2025

maladie-alzheimer-gral.com

Pourquoi s’intéresser à l’environnement extérieur en Alzheimer ?

Le maintien de l’orientation et des repères fait partie des plus grands défis lorsque l’on accompagne une personne vivant avec la maladie d’Alzheimer ou d’autres troubles cognitifs. Très souvent, la perte de repères spatiaux précède ou accompagne la désorientation temporelle et sociale, impactant directement la qualité de vie. Les environnements extérieurs, par leur diversité et leur richesse sensorielle, jouent un rôle souvent sous-estimé dans la stabilisation des capacités d’orientation et le maintien de l’estime de soi, tout en participant activement à la sécurité et au bien-être.

Les recommandations actuelles, telles que celles de la Haute Autorité de Santé, insistent sur la nécessité d'aménager des espaces extérieurs adaptés dans les lieux de vie accueillant des personnes atteintes de troubles cognitifs. Ces espaces ne relèvent pas seulement du « confort » : ils sont de véritables outils thérapeutiques et de soutien, notamment lorsqu’ils sont pensés pour renforcer les repères. (HAS)

L’orientation spatiale, un défi au cœur du quotidien

La désorientation spatiale peut survenir tôt dans l’évolution de la maladie d’Alzheimer : 60% des personnes accompagnées en institution présentent des troubles de l’orientation dès l’entrée en EHPAD (France Alzheimer). Ces troubles entraînent souvent anxiété, comportements d’errance et risque de fugue. Or, s’il est illusoire de restaurer complètement les capacités d’orientation, de nombreux dispositifs extérieurs permettent d’en limiter les conséquences et de valoriser les compétences restantes.

  • L’ancrage sensoriel : Les environnements extérieurs sollicitent la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher - autant de canaux qui permettent de « cartographier » l’espace au-delà de la simple mémoire.
  • L’habitude de parcours sécurisés : Un espace extérieur bien conçu permet l’élaboration de routines rassurantes et accessibles. Marcher toujours sur le même chemin facilite la reconnaissance de repères stables.
  • La stimulation de l’autonomie : Les petits trajets autonomes favorisent la confiance en soi, limitant le repli.

Quels aménagements pour favoriser les repères ?

Le jardin thérapeutique : un standard progressif

Développés initialement dans les pays anglo-saxons, les jardins à visée thérapeutique sont aujourd’hui reconnus pour leur efficacité en gériatrie. Les études montrent une diminution significative des troubles du comportement (agitation, désorientation aiguë, déambulation anxieuse) lorsque les personnes ont accès à un espace extérieur conçu pour elles (Whitehouse, 2001 ; Detweiler et al., 2012).

  • Cheminement en boucle : Evite les impasses et les demi-tours qui génèrent de l’anxiété ; la personne peut marcher « sans se perdre ».
  • Points de repère visuels forts : Grand arbre, fontaine, statue, ou banc de couleur vive. Dans une étude canadienne (Dementia Research, 2022), l’ajout de 3 repères visuels majeurs a permis à 40% des résidents testés de s’orienter mieux qu’avant l’aménagement du jardin.
  • Accès sans obstacle : Un sol homogène, antidérapant, des rampes et des bordures de couleur différente simplifient l’ancrage spatial.
  • Zones thématiques : Jardin aromatique, espace potager, coin oiseaux… Ces sous-espaces rappellent des souvenirs et servent de marqueurs pour se situer.

Selon l’« Alzheimer’s Society » britannique, l’intégration d’un simple carré potager familier dans un jardin peut favoriser la remémoration et l’attachement, deux éléments essentiels pour conserver un sentiment d’orientation (Alzheimer’s Society).

Accessibilité et sécurité : des fondamentaux indissociables

  • Portails fermés mais visibles : Un portillon bien identifié, visible mais sécurisé, diminue le sentiment de contrainte tout en garantissant la sécurité.
  • Éclairage fluide et naturel : L’éclairage nocturne ou crépusculaire doit souligner les trajets plutôt que d’éblouir, pour faciliter la reconnaissance des chemins lors des saisons plus sombres.
  • Absence de recoins cachés : Prévenir les zones d’ombre ou d’enfermement limite l’anxiété de ceux qui perdent leurs repères.

D’après le rapport du Ministère de la Santé de 2020, les établissements dotés de jardins accessibles et bien conçus constatent 35% de chutes en moins chez les résidents atteints de troubles cognitifs, principalement grâce à une meilleure orientation spatiale.

La dimension humaine : accompagner sans infantiliser

L’environnement extérieur ne doit jamais être pensé sans prise en compte des habitudes et préférences de chacun. Les repères ne sont pas universels : ils se construisent avec la personne et son histoire de vie.

  • Co-construire les aménagements : Associer familles et résidents dans le choix des plantes, des couleurs ou du mobilier responsabilise et valorise les personnes.
  • Mise en récit : Nommer ensemble les lieux visités (exemple : « le banc du rosier », « le chemin des oiseaux ») inscrit le parcours dans la mémoire significative.
  • Respect de l’intimité : Créer de petits espaces plus confidentiels (pergola, cabanon ouvert) permet aux personnes de retrouver le sentiment de pouvoir « se poser » hors du regard du groupe, comme à la maison.

Une étude menée aux Pays-Bas (Verbeek et al., 2020) a montré que la participation à l’aménagement du jardin par les résidents ou les familles améliore l’appropriation de l’espace (augmentation de 25% de l’utilisation des jardins sur 12 mois).

Quels bénéfices au quotidien ?

  • Apaisement et réduction de l’agitation : Selon Detweiler et al. (Journal of Aging and Health), l’accès à l’extérieur réduit l’utilisation des antipsychotiques et des anxiolytiques, avec un meilleur contrôle des troubles du comportement.
  • Soutien à la mobilité : L’exercice en extérieur, même limité, réduit la fonte musculaire et prévient la perte d’autonomie fonctionnelle.
  • Valorisation des capacités restantes : S’orienter dans un espace bien balisé, retrouver un lieu précis, entretenir une plante… chacun de ces gestes contribue à renforcer la confiance et la dignité.
  • Stimulation sensorielle : Les odeurs, les couleurs, l’air, le bruit des feuilles… rappellent et sollicitent la mémoire émotionnelle, qui reste longtemps préservée dans la maladie d’Alzheimer.

Plus de la moitié des personnes atteintes de troubles cognitifs rapportent une « impression de liberté retrouvée » après des activités régulières dans un espace extérieur aménagé, selon une enquête réalisée en 2021 par l’association France Alzheimer. Les retours des professionnels confirment que les familles perçoivent une amélioration globale du bien-être de leur proche après quelques semaines d’accès facilité à de tels lieux.

Des initiatives et innovations inspirantes

Dans plusieurs EHPAD pionniers, en France comme à l’étranger, les environnements extérieurs sont de plus en plus pensés comme des prolongements de l’accompagnement non-médicamenteux :

  • La « rue intérieure » : Reproduction fidèle d’un espace urbain, parfois en extérieur, avec bancs, boîtes aux lettres, marquages au sol. Cette approche recrée les repères du quotidien d’autrefois.
  • Le circuit de marche balisé : Parcours fléchés de différentes couleurs, associé à des panneaux simples (dessins, symboles) pour aider à se repérer, inspirés des recommandations anglaises sur la démence (Alzheimer’s Australia).
  • Les jardins multi-sensoriels : Parfums de plantes, fauteuils adaptés à la statique du grand âge, cloches tubulaires ou bassins à poissons rouges, tout est conçu pour stimuler plusieurs sens simultanément et réactiver la mémoire affective.

Perspectives et points de vigilance

  • L’adaptation est un processus continu : Ce qui fonctionne à un instant peut nécessiter des ajustements au fil de l’évolution de la maladie.
  • Attention au « sur-aménagement » : Trop d’informations visuelles, trop de panneaux, ou des espaces trop géométrisés peuvent devenir anxiogènes. Chaque repère doit avoir du sens pour la personne accompagnée.
  • L’accompagnement humain reste crucial : Un espace extérieur, même très bien aménagé, ne remplace jamais la vigilance, la présence et l’écoute des aidants, professionnels ou familiaux.
  • Implication des équipes : Former les équipes à guider sans faire à la place, à encourager sans obliger, demeure indispensable pour ancrer les repères et faire de l’environnement extérieur un prolongement sécurisé et valorisant du lieu de vie.

Pour approfondir

Aménager un environnement extérieur adapté représente une démarche globale et personnalisée. Les professionnels comme les familles peuvent s’inspirer des recommandations de la Haute Autorité de Santé, des nombreuses publications scientifiques et des retours de terrain pour transformer les espaces extérieurs en alliés du quotidien. Les repères ne sont jamais figés, ils se créent et se renforcent ensemble, autour d’un objectif partagé : offrir un territoire rassurant, stimulant et respectueux des singularités de chacun.

Pour aller plus loin :
  • Guide « Aménager le cadre de vie pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer » – HAS, 2018
  • Whitehouse, P. et al., « Therapeutic gardens and dementia care », 2001
  • France Alzheimer, « Troubles de l’orientation et prévention des fugues », 2021

Pour aller plus loin

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