Différencier les troubles de l’attention selon les types de démence : repères pour comprendre et accompagner

9 juin 2025

maladie-alzheimer-gral.com

Comprendre l’attention : de quoi parle-t-on en gériatrie ?

Avant d’explorer les spécificités selon chaque démence, il est crucial de s’accorder sur la notion d’« attention » en neuropsychologie. Il ne s’agit pas seulement de la « capacité à se concentrer » : l’attention se décline en plusieurs composantes, souvent altérées différemment.

  • L’attention soutenue : maintenir son focus sur une tâche ou un stimulus dans le temps.
  • L’attention sélective : faire le tri entre plusieurs informations pour se concentrer sur l’essentiel.
  • L’attention partagée : gérer en parallèle plusieurs tâches ou sollicitations.
  • L’attentional switching (flexibilité de l’attention) : passer rapidement d’une tâche à l’autre.

Selon la maladie et la région cérébrale touchée, l’atteinte de l’attention peut donc prendre des visages très différents. Ces différentes facettes ont un impact direct sur la manière d’interagir, de communiquer et de vivre les activités du quotidien.

Maladie d’Alzheimer : une atteinte secondaire, mais significative de l’attention

La maladie d’Alzheimer reste la forme la plus fréquente de démence (près de 60 à 70 % des cas selon l’OMS). Contrairement à une idée reçue, la baisse de l’attention n’est pas le premier signe : le symptôme cardinal demeure le trouble de la mémoire.

Cependant, l’attention est souvent altérée, notamment à mesure que la maladie progresse. Les difficultés concernent d’abord l’attention partagée et l’attention soutenue. Au stade léger, le patient a du mal à suivre une conversation de groupe ou à rester concentré lors d’une activité monotone. L’attention sélective (filtrer les informations parasites) s’altère plus tardivement, mais impacte profondément la vie quotidienne : bruits de fond, environnement agité, sollicitations multiples deviennent extrêmement déroutants. La flexibilité attentionnelle diminue également, expliquant les difficultés à passer d’une action à l’autre. Selon une revue systématique (Hanseeuw & Salmon, 2010), plus de 70 % des patients Alzheimer présentent des troubles de l’attention dès les stades modérés, ce qui aggrave la dépendance fonctionnelle.

Il est important de noter que ces troubles de l’attention aggravent souvent les troubles mnésiques eux-mêmes, créant un cercle vicieux : lorsqu’il devient difficile de rester attentif, enregistrer de nouvelles informations l’est tout autant.

Démence à corps de Lewy : l’attention au cœur du tableau clinique

La démence à corps de Lewy représente 10 à 15 % des démences en Europe. Elle se distingue par la précocité et la fluctuation marquée des troubles attentionnels. Le patient peut passer d’un état alerte à une grande confusion en l’espace de quelques heures ou d’une journée. Cette instabilité est si caractéristique qu’elle fait partie des critères majeurs de diagnostic (McKeith et al., 2017).

  • L’attention soutenue est imprévisible : certaines périodes permettent des échanges cohérents, d’autres rendent impossible la poursuite d’une activité, même simple.
  • L’attention sélective et la flexibilité attentionnelle sont aussi sévèrement perturbées : les personnes peuvent être « captées » par un stimulus visuel ou sonore sans réussir à s’en extraire.
  • L’attention partagée est quasi inexistante lors des épisodes de fluctuation : une seule tâche peut submerger la personne.

Ce tableau explique la fréquence des confusions aiguës, des erreurs d’interprétation (illusions, hallucinations) et des comportements imprévisibles. Au quotidien, cette fluctuation force les aidants à s’adapter constamment aux capacités du moment, ce qui représente une source d’épuisement mal connue.

Les recherches montrent que les troubles attentionnels précèdent souvent la dégradation de la mémoire ; 80 % des patients présentent des épisodes d’inattention sévère dès le stade initial (Emre et al., 2007).

Démence frontotemporale : l’attention perturbée par la perte d’initiative

Les démences frontotemporales (DFT) regroupent plusieurs formes dont la présentation dépend du lobe cérébral prédominant touché (frontale, temporale, sémantique, etc.). Elles représentent 2 à 5 % des démences mais jusqu’à 10 % chez les moins de 65 ans (Santé Publique France).

Ici, la difficulté majeure tient à la perte d’initiative et à l’impulsivité, bien plus qu’à une perte d’attention au sens classique. Pourtant, dans la forme comportementale de DFT, des troubles manifestes de l’attention sont observés :

  • L’inattention environnementale : la personne semble ne plus « accrocher » aux stimulations de l’entourage, se replie ou passe brusquement d’un sujet à l’autre.
  • L’attention soutenue : elle est altérée précocement, expliquant la difficulté à mener une tâche jusqu’au bout sans être distrait.
  • L’attention sélective : elle reste relativement préservée au début mais décline avec la désorganisation comportementale.

L’aspect le plus singulier est l’absence de conscience du trouble, qui rend la plainte subjective rare, alors que l’impact réel, en particulier sur la gestion des activités complexes (gestion financière, planification), est majeur. Les tests psychométriques retrouvent souvent une baisse de l’attention divisée et de la flexibilité mentale dès les premiers stades (Piguet et al., 2011).

Démence vasculaire : une attention « par à-coups » liée aux lésions cérébrales

La démence vasculaire, souvent sous-diagnostiquée, est la deuxième cause la plus fréquente après Alzheimer. Elle est causée par des lésions cérébrales ischémiques (petits infarctus, microhémorragies) qui fragmentent les circuits attentionnels.

Ici, les troubles de l’attention font partie du noyau dur des symptômes :

  • L’attention soutenue : particulièrement vulnérable. Le patient donne parfois l’impression d’« être là », puis se retire mentalement ou décroche sans raison visible.
  • L’attention partagée et la flexibilité de l’attention : très altérée. La gestion de deux consignes simultanées ou le passage d’une consigne à l’autre génèrent rapidement confusion et frustration.
  • L’attention sélective : dépend de la localisation des lésions, mais se trouve souvent affectée, rendant difficile l’adaptation à des environnements sollicitants (foule, transports en commun, etc.).

Une caractéristique propre à la démence vasculaire est la variabilité selon les moments de la journée – certains patients fonctionnent nettement mieux le matin ou après une période de repos. Selon une large étude européenne (Leys et al., 1999), plus de 60 % des malades souffrent de troubles attentionnels majeurs dès la phase précoce, ce qui interfère particulièrement avec la gestion des actes de la vie quotidienne.

Impact concret pour les proches et les professionnels : reconnaître, adapter, soutenir

Les troubles de l’attention, toutes formes de démence confondues, modifient profondément la façon dont les personnes interagissent avec leur environnement. Leur bon repérage permet d’éviter de juger à tort une « mauvaise volonté », une fatigue ou une désorientation, alors que la question sous-jacente est neurologique.

  • Pour les proches, cela peut signifier la nécessité de fractionner les consignes, adapter le rythme, réduire les stimulations parasites ou favoriser les échanges en face à face, dans le calme.
  • Pour les professionnels, l’observation de la fluctuation de l’attention aide au diagnostic différentiel. Par exemple, la variabilité rapide est typique de la démence à corps de Lewy, alors que la stabilité relative plaide pour une maladie d’Alzheimer.
  • L’utilisation de tests de l’attention (Trail Making Test, digit span, tests de barrage) fait désormais partie du bilan standard lors de la suspicion de démence (Haute Autorité de Santé).

Soutenir l’autonomie implique également de proposer des activités qui respectent la capacité d’attention du moment. Par exemple, privilégier des tâches courtes, éviter les doubles consignes ou instaurer des routines apaisantes peut réduire l’angoisse et le sentiment d’échec. L’aménagement du logement, la signalétique simple ou encore l’éclairage adapté participent aussi à préserver le mieux-être.

L’attention : un enjeu sous-estimé, clé pour la qualité de vie

Les troubles de l’attention dans les différentes formes de démence ne se ressemblent pas et nécessitent des adaptations spécifiques. Leur reconnaissance permet d’humaniser la prise en soin, d’éviter malentendus et tensions, et de mieux anticiper l’évolution de la maladie. Les recherches confirment le lien entre qualité de l’environnement, adaptation des activités et ralentissement de la perte d’autonomie (Alzheimer’s Society UK). Il demeure crucial de rester attentif à ces fragilités invisibles, et de poursuivre le dialogue entre familles, aidants et soignants afin de développer des outils simples, mais efficaces, pour accompagner au mieux la singularité de chaque parcours.

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